Modèles du lanceur Angara chez Khrunitchev.

Modèles du lanceur Angara chez Khrunitchev.

Les Russes continuent de débattre de la stratégie future pour leur cosmonautique.

Bien sûr cela concerne non pas les projets actuels, mais plutôt les programmes à moyen-terme: pour situer les choses disons 2025-2035.

Pour un grand pays, surtout dans un domaine aussi important pour la Russie, il s'agit de prévoir et de bien prévoir les futures opérations habitées. Et tout cela dans un contexte de financement contraint, et de la transition en cours depuis un modèle soviétique des pionniers qui a épuisé sa force d'impulsion, vers un modèle où les règles sauvages du capitalisme se sont imposées mais où la russophobie, héritée d'un anti-soviétisme aveugle, revient en force dans un monde occidental dont les repères et les espérances se sont définitivement délités.

Ainsi les Russes doivent faire face aux sanctions commerciales et donc prendre en compte cette situation pour élaborer la stratégie à moyen-terme.

L'ISS ?

Le premier débat concerne l'ISS. Faut-il qu'ils se désengagent à plus ou moins court-terme de cette station dont les USA, eux-aussi questionnent le futur? Le principal intérêt de quitter l'ISS serait de dégager des ressources pour une future station en orbite terrestre purement russe (ROSS). Mais jusqu'à présent cette participation à armes égales avec les pays occidentaux protège la Russie de sanctions aggravées (chères au gouvernement Trump, mais que fera Biden?) qui toucheraient le domaine spatial entravant plus encore l'accès à des équipements que la production nationale (programme de substitution) ne peut encore pallier... Il est fort à parier que la participation russe à l'ISS persistera encore jusqu'en 2028, ne serait-ce que parce qu'il qu'il faudra du temps pour construire une alternative.

Le futur des cosmonautes russes?

Quitter l'ISS? Mais alors quelle destination pour les cosmonautes russes? Il n'y aurait alors aucune autre possibilité à moyen terme pour les cosmonautes russes. Et le problème ne serait pas tant pour les cosmonautes individuellement mais bien pour la Russie de conserver un savoir-faire inestimable. Pavel Vlassov, le DG du TsPK, le centre de préparation des cosmonautes, a alarmé sur ce risque le 29 janvier lors d'une réunion des principaux dirigeants des entreprises de Roscosmos, alors même qu'aucune avancée n'a été faite par rapport aux demandes en juillet 2020 du DG de Roscosmos, Dmitry Rogozine, de préparer des plans pour une station purement nationale.

La ROSS et Zeus?

Les idées qui semblent émerger sont celles d'une station nationale ROSS (éventuellement ouverte à d'autres pays) qui permettrait de nouvelles applications scientifiques et commerciales mais aussi le lien et le relais avec d'autres projets comme les projets lunaires, les robots ou le futur transporteur nucléaire Nuklon (encore appelé Zeus). Energuya, le TsNIIMash ou encore Arsenal sont chargés d'élaborer des propositions dans ce sens.

Et la Lune?

Mais le point majeur du questionnement, reste quoiqu'il arrive, l'exploration habitée de la Lune dont l'échéance projetée pour la fin de la décennie paraît difficilement atteignable en l'état des financements et des développements.

Ainsi si l'on a bien compris que le développement d'un lanceur super-lourd (Yenisseï) qui aurait permis d'atteindre la Lune à la "manière" du SLS américain n'est pas réalisable compte-tenu des financements disponibles mais aussi en raison de l'idée qu'il serait contre-productif de concevoir un tel lanceur sur des technologies sinon dépassées mais du moins non prometteuses, la solution alternative n'apparait pas clairement, jusqu'ici.

Il semble que la solution qui pourrait s'imposer serait celle (ou similaire) proposée par Energuya qui utilise le lanceur lourd Angara. Une solution voisine avait déjà été évoquée antérieurement (voir cet article).

Ainsi selon les informations de l'agence d'information TASS, Energuya insiste sur la possibilité d'envoyer une mission habitée sur la Lune à l'aide de 4 lancements de fusées porteuses Angara-A5 et une source dans l'industrie des fusées et de l'espace russes en a parlé:

"Désormais, à Energuya, dans le cadre des travaux de recherche, l'option d'envoyer une mission habitée sur la Lune en utilisant un plan de vol à quatre lanceurs est en cours d'élaboration", a déclaré la source de l'agence.

Selon la source, un tel schéma implique le lancement séparé, en orbite du vaisseau spatial habité prometteur [Orël ou Orlyonok - NDLR KN], d'un complexe de décollage et d'atterrissage lunaire (LVPK) et de deux étages supérieurs oxygène-hydrogène (KVTK) à l'aide de lanceurs Angara-A5:

  • Première étape: en orbite terrestre basse, un véhicule de transport habité [premier lancement par une Angara A5 - NDLR KN] accostera à une station orbitale.
  • Seconde étape: "Là, l'équipage attendra le second lancement [par une Angara A5 -NDLR KN] du KVTK [second lancement par une Angara A5...V, puisque qu'avec l'étage kryotechnique KVTK cela forme une Angara A5V bien que le KVTK ne soit qu'orbité mais non allumé - NDLR KN], après quoi un amarrage entre le vaisseau [habitable - NDLR KN] avec le booster [KVTK] sera effectué en orbite", a expliqué l'interlocuteur de l'agence.
  • Dans le même temps (troisième étape et quatrième étape) le complexe de décollage et d'atterrissage lunaire (LVPK) [troisième lancement par une Angara A5 - NDLR KN] et un autre KVTK [quatrième lancement par une Angara A5 - NDLR KN] seront lancés et s'arrimeront en orbite terrestre basse.
  • Puis, cinquième et sixième étapes, les deux boosters KVTK et leur charge utile respective (vaisseau habité et module lunaire LVPK) donneront une impulsion au vaisseau et au complexe pour un vol sur une orbite elliptique, après quoi ils s'en sépareront.
  • Septième étape: "Après la transition vers une orbite lunaire basse avec une altitude de 200 kilomètres, il est prévu d'amarrer le vaisseau spatial et le LVPK", a ajouté la source.
  • Huitième étape: les cosmonautes seront transférés à bord du complexe de décollage et d'atterrissage, atterriront et travailleront sur la surface lunaire.
  • Neuvième étape: seul le module de décollage repartira du sol [avec ses cosmonautes] à partir du satellite naturel de la Terre, et s'arrimera avec le vaisseau spatial habité en orbite lunaire.
  • Dixième étape: une fois le module de décollage abandonné, le vaisseau spatial regagnera la Terre pour y atterrir.

Ce scénario, qui demande des confirmations et certainement des ajustements paraît faisable bien que des défis technologiques (et financiers) restent à surmonter: d'abord il est complexe, ensuite les développements du KVTK par Khrunitchev, depuis longtemps étudié, et celui du LVPK, probablement par Energuya et peut-être Lavochkine, sont à réaliser. Du côté des arguments en faveur de ce scénario figurent l'aspect financier bien plus intéressant que le développement d'un lanceur super-lourd qui n'aurait d'utilité que pour ce genre de mission alors que le lanceur Angara aura d'autres utilisations, et la disponibilité, en 2023, de deux pas de tir pour ce lanceur, l'un à Vostochny et l'autre à Plesetsk, alors qu'il n'en existe aucun pour le lanceur super-lourd... Par ailleurs la complexité du scénario est modérée par la grande habitude des rendez-vous et arrimages automatiques de la part des Russes qu'ils pratiquent depuis des décennies.

La décision reviendra au Président

Au final ce sera au Président russe Vladimir Poutine de décider: il s'était engagé au développement du lanceur super-lourd...mais les ministres concernés n'ont pas suivi pour des questions de budget.

Une rencontre devrait se tenir entre Poutine et Rogozine d'ici au début avril. Rogozine veut convaincre le président que ce scénario est le plus réalisable et le plus soutenable économiquement. On voit difficilement Poutine ne pas l'accepter même s'il doit renoncer au lanceur super-lourd. Rogozine apparaît assez affuté: il a demandé plus pour avoir moins. Sans doute contraint à ne pas obtenir ce qu'il voulait, il pourrait obtenir au final que la Russie s'engage quand même, avec des moyens limités, vers l'étape de l'homme russe sur la Lune, ce qu'elle n'a jamais réussi à faire antérieurement, même au temps de l'URSS trionphant dans le cosmos.

Probablement aussi, la Russie ne tirera pas un trait sur la possibilité de coopération avec la Chine et les USA: le projet américain de Gateway lunaire constitue pour les deux parties une sécurité (destination de secours) pour les opérations humaines loin de la Terre: il n'y aura pas là-bas de vaisseaux soyouz prêts à rapatrier, à tous moments, les cosmonautes et astronautes en cas d'urgence.

A suivre dans les prochaines semaines.

Sources: TASS et www.russianspaceweb.com; crédit photographique: © Anton Tushin/TASS