Point de vue: quel avenir pour la coopération spatiale russo-américaine après l’ISS ?
Mikhaïl Kotov explique, pour TASS, comment le démantèlement de la Station spatiale internationale va modifier le paysage spatial et politique.
La Station spatiale internationale (ISS) est un exemple remarquable et unique de coopération entre nations, chose assez inhabituelle de nos jours.
Mais que se passerait-il si la station cessait de fonctionner sous sa forme actuelle et devenait une station nationale pour les États-Unis et la Russie ?
À l'ombre de la station existante
Roscosmos prévoit de créer une station orbitale russe (ROS) qui remplacera l'ISS sur la même orbite et utilisera certains de ses modules. Les modules Naouka (module laboratoire multifonctionnel) et Prichal devraient être conservés.
Jusqu'à récemment, la NASA avait une vision différente.
Plusieurs stations privées étaient envisagées en orbite terrestre basse.
Parmi les projets phares, citons Orbital Reef (Blue Origin/Sierra Space), Starlab (Voyager Space/Airbus) et Haven-1 de Vast. L'agence développait elle-même LOP-G (Lunar Gateway) [KN: Récemment mis en pause/abandonné], une station orbitale lunaire, projet de longue date.
Il est pertinent d'examiner de plus près ces projets privés en vue du futur remplacement de l'ISS.
Orbital Reef
Depuis 2020, des informations concernant la station Orbital Reef font régulièrement la une des journaux. Amazon participe à son développement et assure la gestion de la chaîne d'approvisionnement. D'après les présentations, il s'agira d'une grande station scientifique, dont le principal atout résidera dans la coopération avec 40 universités, permettant ainsi d'y mener de nombreuses expériences. Le volume total étanche devrait atteindre 830 mètres cubes, soit environ deux fois celui de l'ISS. Un équipage de 10 personnes maximum pourrait y travailler. L'altitude orbitale est de 500 km. Les concepteurs restent discrets sur la manière dont cela sera possible sans pénétrer dans les ceintures de radiation.
Starlab et Haven-1
Ces deux projets n'avaient pas prévu une telle ampleur. Un module unique, des volumes bien plus réalistes et un intérêt particulier pour le tourisme spatial privé et les expériences spatiales pour Starlab. Haven-1 devait être la première station, avec 45 mètres cubes d'espace de vie pour quatre membres d'équipage et un lancement assuré par la fusée Falcon 9 de SpaceX. Son lancement, initialement prévu pour 2025, a été reporté à mai 2026.
Il convient également de mentionner l'ajout commercial privé à l'ISS par la société Axiom Space, composé de trois grands modules et d'un module d'observation, similaire à celui déjà en service sur ISS, Kupola.
Dans le même temps, l'administrateur de la NASA, Jared Isaacman, a annoncé des modifications aux plans de développement de l'agence. Celles-ci comprennent l'abandon du projet de station orbitale lunaire [Lunar Gateway] et la redéfinition des priorités concernant le remplacement de l'ISS.
Les experts de la NASA estiment que les entreprises privées sont encore loin de pouvoir construire des stations orbitales, mais qu'elles peuvent contribuer à ces projets en fournissant des modules individuels.
Et ensuite ?
Roscosmos et la NASA seront confrontées à des conditions similaires si elles abandonnent l'ISS.
Que fera la Russie dans ce cas ? Le principal atout du programme spatial russe réside dans des décennies d'expérience acquises en toute autonomie. Les stations Saliout, puis Mir, ont appris aux ingénieurs, instructeurs et cosmonautes russes à compter uniquement sur leurs propres ressources.
Et si la Russie décide d'établir un partenariat, avec qui pourrait-elle raisonnablement le faire ? Parmi les puissances spatiales, la Chine est d'emblée exclue. Le pays possède déjà sa propre station orbitale nationale.
Le deuxième « collègue » prometteur est l'Inde.
Vu le temps qu'il lui faut pour développer sa première mission habitée, les chances que le pays établisse son propre programme orbital dans les années à venir sont minces. Par ailleurs, l'Inde préfère maintenir un équilibre entre la Russie et les États-Unis dans le domaine spatial ; seule une offre particulièrement généreuse de la Russie pourrait donc l'inciter à participer à la station spatiale russe.
Deux options demeurent : un partenariat avec d’autres membres des BRICS ou une coopération avec les Émirats arabes unis ou l’Indonésie.
Ces pays disposent de budgets suffisants et d’une volonté de développer l’exploration spatiale. Il est clair qu’il ne s’agira pas d’un partenariat égalitaire, mais plutôt d’un module « invité » et de la prise en charge du transport vers la station.
Voisin américain amical
La Russie doit d'abord compter sur ses propres forces et sur sa capacité à nouer des alliances et des partenariats parmi les pays désireux de participer à un programme de vols spatiaux habités.
La situation des États-Unis est plus simple. Les États-Unis entretiennent depuis longtemps un partenariat inégal avec l'Europe, le Canada et le Japon, transportant des astronautes de ces pays vers l'ISS en échange de leur participation à des projets américains. Une coopération similaire avait été envisagée lors de la création de la station orbitale Lunar Gateway.
La station américaine qui remplacera l'ISS comprendra probablement un module scientifique japonais, plusieurs modules européens et un bras robotique canadien.
Cette approche, qui consiste à tirer parti des atouts de différents pays en échange de l'exemption du financement de leur propre programme spatial habité, semble très viable et prometteuse. Seul le développement rapide et imprévisible d'un programme spatial national dans l'un de ces pays pourrait remettre en cause cette situation. Cela paraît toutefois peu probable.
Que deviendra la coopération russo-américaine dans ce cas ?
Il est peu probable qu'elle se maintienne à son niveau actuel sans station spatiale commune.
Certes, une proposition vise à maintenir les normes des ports d'amarrage pour une éventuelle assistance, mais il est difficile de dire si elle sera mise en œuvre après la séparation de l'ISS et de ses partenaires.
Hormis les vols spatiaux habités, Roscosmos et la NASA n'ont pratiquement aucun projet commun. La Russie a même refusé de participer au programme Lunar Gateway. La principale raison est que les États-Unis n'envisagent pratiquement aucune coopération [KN: égalitaire] au-delà de l'ISS, proposant une participation aux mêmes conditions [inégalitaires] que le Canada et le Japon.
Pour la Russie, forte de son expérience et de son histoire, cette option est clairement inacceptable.
Mikhaïl Kotov, journaliste scientifique
Source: TASS; Crédit photographique: Roscosmos
